Chirurgie pédiatrique, Késako?

Dans ma vie de maman, j’avoue que je suis chanceuse. J’ai l’aide humaine et matérielle dont j’ai besoin. C’est une chance et une opportunité, j’en ai bien conscience. Je me sens d’autant plus privilégiée que dans mon entourage, je connais un médecin, ou plutôt une que je sollicite pour tout et rien. Bref, je profite GRACIEUSEMENT des avantages de service. Il y a peu, mon fils aîné s’est cassé le coude après une cascade et un atterrissage raté. Elle m’a aidée, m’a épaulée, m’a rassurée. Elle l’a soigné et rassuré. Je savais que c’était le bon choix.

Verdict 6 semaines d’immobilisation et RDV pour un contrôle après quoi suite et fin de l’affaire. 6 semaines plus tard, je me rends sur son lieu de travail pour vérifier que l’os s’est réparé et que mon fils peut passer à autre chose: Dieu merci c’est le cas. J’aurais dû être rassurée, me sentir soulagée, mais la maman en moi a eu le cœur BRISÉ. J’ai vu des nouveaux nés, à peine une semaine et déjà en salle d’attente pour des consultations. Je ne sais pas pourquoi mais, bêtement et naïvement j’ai pensé que c’est pour les autres loin en Europe, que chez nous “en Afrique”, la chirurgie pédiatrique se limiterait à de menus fretins, glamour et sans grande tragédie. Des bébés, vous disais-je, j’ai pensé à mes bébés, à ses bébés, à nos bébés, à tous de la terre. J’ai réalisé qu’il en faut du courage pour faire ça. Ouvrir ses petits anges pour réparer leurs bobos qui ne sont pas évidents tant ils ne se voient pas de l’extérieur.

Elle fait sa spécialisation en chirurgie pédiatrique. Les enfants et leurs bobos elle connaît.

Dr. Jeanne d'Arc Ibock
Dr. Jeanne d’Arc Ibock

Le plus idiot, c’est que lors de nombreuses discussions, elle avait abordé le sujet. Mais, il faut croire que dans mon monde édulcoré, je refusais de voir nos bouts de choux, souffrants et nous mamans, parents IMPUISSANTS. Je devais le voir pour réaliser que tout n’est pas rose hélas! Pour vous, pour Les Maters, Elle a accepté de nous en dire plus sur sa profession.

Elle, c’est Dr. Jeanne D’Arc Ibock, spécialiste en chirurgie pédiatrique.

 

 


Les maters: pouvez vous, vous présenter SVP?
Jeanne D’Arc Ibock. Beaucoup de surnoms et pseudo (lol).. 33 ans au compteur de la vie.Mère d’un champion. Médecin par appel et par vocation, amoureuse des arts et des êtres qui les créént.
(NDLR: pour les besoins de l’article nous dirons Dr. JD)

Les Maters: Parlez nous de votre profession
Dr. JD : Comment vous parler d’une profession qui n’en est pas juste une. Faire le choix de servir est particulier pour ceux qui le font sincèrement car ils ne savent en général pas eux-mêmes dans quoi ils s’engagent. Le Médecin est, surtout dans nos sociétés en développement, un personnage central et souvent multi-casquette. Il se doit de naviguer de conseiller, d’être un confident voir prêtre/pasteur, psychologue, enquêteur-policier, soignant.. Et souvent tout en même temps.. Pour le patient devant lui comme pour tous ceux de sa vie et la communauté. Il se doit d’être donc sage, fin, smart et très cultivé.. Et savoir être une tombe tant la maîtrise et le silence font partie de l’exercice, avant, pendant et surtout après. Ce n’est pas une profession c’est un Art, une façon d’être et de vivre. Mais cela implique beaucoup de sacrifices, plus que ce que l’on imagine tant pour nous que pour ceux qui nous sont chers

La spécialisation en Chirurgie Pédiatrique…Comme le choix d’être médecin est venu seul mais pas facilement. Personne n’a jamais dit que parce que quelque chose est ta voie ou ton destin que ce serait facile à obtenir, le libre-arbitre passe par là avec son lot de tribulations. Je dirais que la chirurgie est 1 appel du cœur malgré les contraintes que tout le monde lui attribue, quand je suis dans un bloc opératoire même si je n’y fais rien, je revis, ça m’apaise, tout en ayant la peur viscérale de ne jamais être suffisamment à la hauteur pour aider le malade (ça a l’avantage d’empêcher de développer le complexe de Dieu).. Pour ce qui est d’opérer les enfants, très sincèrement on me l’aurait dit avant j’aurais dis jamais. Trop délicat, trop sensible, la pédiatrie je la fuyais un peu quand j’étais en formation de médecine générale (comme quoi..).. Mais il a fallu le conseil d’un de mes Maîtres en Médecine plus éclairé pour me rendre compte du chantier que cela était chez nous, au Cameroun comme dans plein d’autres pays africains et même ailleurs. Et une chose est sûre, J’aime les défis impossibles.

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Les Maters: Pourquoi avez vous choisi cette spécialisation ? Et en quoi diffère-t-elle de la chirurgie classique et la néo nat?
Dr. JD: La chirurgie pédiatrique c’est, pour parler trivialement, la chirurgie générale mais uniquement pour les enfants (moins de 16 ans). La néonatalogie c’est un aspect de la pédiatrie médicale. Ici nous parlons de pédiatrie chirurgicale. Ça a la particularité sur la chirurgie de l’adulte d’avoir des pathologies que soit seuls les enfants développent ou soit développent à leur façon. Ça concerne presque tous les organes (exception faite du système nerveux et cardio-vasculaire que d’autres spécialités développent mieux). Il y’a donc les aspects: malformations congénitales ou acquises, traumatismes, infections, dermatologiques et j’en passe. C’est très vaste et passionnant en soi. Et vu qu’on ne peut tout maîtriser, certains se sous-spécialisent sur certains aspects.

Les Maters: Quels sont les cas les plus fréquents que vous recevez ?

Dr. JD : Les cas les plus fréquents… Que dire? Ça revient au problème de fond: la nouveauté de cette spécialité sur notre continent et donc des études pas encore en nombre suffisant pour avoir des statistiques fiables sur tous les aspects, bien qu’il y ait déjà des prémices au Sénégal où je réside en ce moment. Et le 2e sujet que cette question soulève c’est le hiatus qu’il y’a entre le nombre de malades (nos enfants) victimes de maladies congénitales ou acquises dans nos villes et villages et le nombre de ceux qui accèdent effectivement à l’hôpital le plus proche, que dire d’un hôpital de référence doté de spécialistes (rappelons ici que le chirurgien pédiatre est une rareté et les collègues en chirurgie générale, pour adultes donc, continuent d’abattre tant bien que mal le gros du travail). Beaucoup de sensibilisation et de counselling reste à faire tant dans la population qu’auprès des collègues et des dirigeants sur la prise en charge des enfants. Les objectifs du millénaire pour le développement peuvent prendre plusieurs visages. J’aimerais néanmoins évoquer 1 problème de santé publique surtout au Sénégal, que j’ai moi-même découvert en m’immergeant dans la spécialité: L’ingestion de produits caustiques, notamment le fameux savon de « Khéme » dans mon pays d’adoption, surtout dû à des accidents domestiques car ce savon traditionnel traîne dans les maisons à la portée d’enfants petits et grands. La prise en charge des conséquences des brûlures internes du tube digestif dont l’une des plus marquantes est la sténose (fermeture complète d’une partie du tube digestif, souvent l’œsophage), est complexe, ardue, traumatisante pour les parents et les enfants avec une vie sous contrôle sans alimentation classique et parfois mortelle. Quelques minutes d’inattention. Une vie de désolation. Et avec le manque de moyens financiers et de plateau technique médical adapté… Nous imaginons le reste. Les malformations chez les nouveaux nés sont légion (incriminons le suivi prénatal aussi), les traumatismes et autres. Mais combien se retrouvent sujets au rejet du fait des appréhensions traditionnelles etc. et n’arrivent jamais dans 1 centre hospitalier. Les déterminants de la santé sont nombreux et complexes.

Les Maters : Quelle est la prise en charge pour les nouveaux nés ?
Dr. JD : Dans la prise en charge des nouveaux-nés comme des autres le travail est toujours collégial ou au minimum dans la continuité. Les centres de référence pour les enfants seraient l’idéal. Tous les spécialistes intervenant sur l’enfant étant à portée de main et chacun apportant sa pierre à l’édifice. Personne ne peut sauver un enfant seul dans son coin. Il faut des pédiatres néonatologues en partenariat dans ce cas, du matériel pour les accueillir dans de bonnes conditions. Nous avons pour habitude de dire que le plus beau geste chirurgical (avec la contribution d’un anesthésiste capable de s’occuper d’enfants) ne sert à rien si derrière la réanimation pédiatrique ne suit pas, si le personnel de salle même n’est pas éduqué même à comment porter un enfant opéré pour x ou y raison d’une table à une autre. Il y’a trop à dire pour être exhaustif. Rendons nous juste compte que tout est encore à faire dans ce domaine comme dans beaucoup. Il y a de valeureux jeunes gens qui font de leur mieux mais leurs dix doigts ne suffiront pas toujours.

Les Maters : Un mot pour la fin?
Dr. JD : Je n’ai pas voulu être trop technique dans mes propos, car ce serait fastidieux, vaste et ce n’est pas le sujet véritable. Je voudrais juste dire aux parents que nous sommes qu’avoir la possibilité d’avoir une grossesse sans efforts, 9 mois d’une grossesse paisible, une naissance “ordinaire”, et un enfant en bonne santé physique et mentale, est une grâce dont peu mesurent vraiment l’immensité. Nous qui déclarons les décès d’enfants ou les voyons souffrir à tout âge chaque jour en avons pleine conscience.

 

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