#WhyIdidntReport

Quand j’avais 8 ans (ou 9 ans, je dois avouer que mes souvenirs en terme de date sont flous) j’ai été victime d’abus sexuels. C’est très violent comme introduction je sais, mais au moins c’est posé. Ça peut paraître étrange de le dire, mais mettre ces mots en rapport avec moi n’a pas toujours été une évidence. Il m’a fallu attendre mes 22 ans pour en parler pour la première fois à une personne. Et même jusque là, je n’avais pas encore pris complètement l’ampleur de cet épisode de ma vie. Ce n’est que 10 ans plus tard, à la suite d’un deuil qui m’a fait remettre en question beaucoup de choses, que j’ai réellement et entièrement pu me dire “j’ai été abusée” et “ce n’était pas de ma faute”, en en parlant à une deuxième personne.

Après ce dernier échange émotionnel, je pensais avoir définitivement fait la paix avec moi-même. Sauf que ces derniers mois, à chaque hashtag populaire qui survient (d’abord le #MeToo, et surtout depuis peu le #WhyIDidntReport), je suis ramenée à un manquement dans mon histoire. A ce jour, il n’y a que deux personnes à qui j’en ai jamais parlé. Et encore aujourd’hui, je n’arrive pas à parler de mon abuseur comme un “bourreau ». On pourrait facilement convaincre que c’est parce que je ne me suis jamais vue comme une “victime ». Sans doute, peut être un peu. Mais il m’a en fallu du temps avant de réaliser que cette ligne de pensée me portait en complice de ce qui s’est passé. Et en vérité, pendant mes années de silence complet, le fait de me mettre dans la position d’une participante plus ou moins consentante me permettait de reprendre un pouvoir qui m’avait été retiré, m’aidant à voiler mon traumatisme. Ô que je croyais. On peut se voiler la face pendant des années, arriver à l’âge adulte comme une femme forte et équilibrée, et puis un jour, sans préavis, tout ressort.

Par contre, ce refus du statut de victime, ne pourrait pas, seul, expliquer pourquoi je n’en ai pas parlé ouvertement, pourquoi je ne l’ai pas dénoncé à l’époque, et pourquoi je ne le dénoncerais sans doute jamais.

pink-rose-on-empty-swing-3656894_1920
Source: Pixabay

Pourquoi je ne l’ai pas dénoncé ? La plus grosse part revient à la peur du regard réprobateur des autres. En fait, cette peur est à la base de tout.

Même à 9 ans j’avais déjà entendu ces histoires sombres de jeunes filles agressées sexuellement, violées, racontées avec un ton accusateur non à l’égard de l’agresseur, mais à l’égard des filles.

Ces histoires, telles des fables, s’achevaient toujours avec la leçon à retenir par les autres jeunes filles qui ne veulent pas se faire violer aussi : “il ne faut pas marcher la nuit », “il ne faut pas s’habiller comme une prostituée », “il ne faut pas allumer les gars », “il faut savoir dire non et être ferme », “il ne faut pas être légère”. Il ne faut pas, il ne faut pas… Invariablement, ces maximes n’étaient jamais orientées vers les garçons. On ne se tournait pas vers eux leur disant : “tu vois, il ne faut pas forcer une fille”. Après mon abus, j’ai tellement internalisé cette peur que du haut de mes 9 ans, mes conclusions étaient  : c’était un peu ma faute car il était saoul, je n’ai pas dit non, il ne m’a pas forcé, je n’ai pas crié. Autant de justifications qui le dédouanaient et m’accusaient. Et je ne voulais pas recevoir l’accusation publique. Surtout qu’une fois sobre, il ne semblait pas s’en souvenir (ou faisait-il semblant) et ça aurait été sa parole contre la mienne. Et qu’il y a-t-il de pire que de ne pas être crue dans ce genre d’affaire?

adult-brother-child-34014
Source: Pexels

Pourquoi je ne le dénoncerai sans doute jamais? La peur du regard réprobateur des autres. Encore, mais pour des raisons sommes toutes différentes. Aujourd’hui, j’ai fini par accepter qu’un adulte approchant la trentaine avec un ascendant d’autorité sur un enfant (mon oncle) porte seul la responsabilité de tels actes, saoul ou pas, qu’il s’en souvienne une fois sobre ou pas. Mais voilà, il n’a jamais agi comme s’il s’en souvenait, il n’a jamais eu d’autres écarts après cette nuit là, je n’ai jamais agi envers lui comme s’il y avait un problème. La famille est paisible, sans esclandre de ce genre. Et là je vais citer une phrase qui revient beaucoup depuis le commencement du mouvement #MeToo et qui est jeté à la figure des victimes qui ont osé avoir le courage d’exposer des faits anciens: “pourquoi maintenant? Qu’est ce qu’elle cherche?”. Cette ligne de questionnement malheureusement est tout autant internalisée.  Oui, pourquoi détruire l’équilibre de la famille maintenant? Est-ce un poids que je veux et peux vraiment porter? Qu’est ce que ça va m’apporter? Ai-je vraiment ce courage là ?

alone-basket-blur-208087

Car au final, il s’agit bien de courage. Le courage de supporter les accusations des autres, le courage aussi de porter la culpabilisation des personnes qu’on aime, le courage de marcher avec une lettre écarlate sur le dos.

Le regard des autres peut parfois être cruel, et nous renvoie à nos propres faiblesses. Alors oui, je reconnais mon immense faiblesse. Je pleure intérieurement chaque fois que j’entends quelqu’un insinuer qu’une enfant porte la responsabilité de son viol. J’admire toutes celles qui arrivent à parler à visage découvert de leur traumatisme. Et en attendant, je garde le silence.

Amandine

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s