Nos premiers pas

Comment j’ai survécu aux premiers mois à la maison avec un étranger perturbé et en colère que j’ai promis d’aimer sans conditions jusqu’à la fin de mes jours.

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Pexel

 

Il est arrivé dans ma vie comme un « événement » exceptionnel, un miracle, une surprise… Et pourtant nous l’attendions depuis si longtemps… Cinq ans de mariage à chercher naturellement une grossesse, de visites médicales éprouvantes en résultats d’analyses décevants…  Et pourtant, la période de préparation du dossier d’adoption était plutôt paisible, tranquille, sans trop de complications administratives… Des documents à fournir, des assistantes sociales, des regards et des mots encourageants, tout portait à croire que nous étions « légitimes » et « prioritaires » devant la loi, tout à fait en droit de demander une adoption et nous avions toutes nos chances… Le dossier idéal…. Quand on pense à ces gens qui mettent des années à trouver les papiers demandés et à prouver qu’ils ont la capacité légale, financière, psychologique… d’élever un enfant.

Pour nous, tout a été si facile… Et pourtant, on nous avait dit : « Ce ne sera pas facile… Il faut du temps pour le dossier… Ensuite il faut trouver un bébé entre 0 et 2 ans qui soit adoptable… La pouponnière n’a pas d’enfants adoptables actuellement… »

Et puis, il y a eu cette phrase, de celles qui marquent, et on ne sait pas pourquoi « ça peut aller plus vite avec ‘un enfant trouvé’ ». « Trouvé » ? Comment « trouve-t-on un enfant ? » « Si vous trouvez un enfant abandonné, vous allez à la police, on vous le confie, vous montez un dossier…. » « OK, comment on le trouve ? Dans la rue ? Comme ça ? »

Eh ben oui, comme ça ! L’assistante sociale, qui nous connaissait bien, qui s’occupe des cas sociaux, les filles mères, les violences domestiques, les enfants abandonnés…. Elle nous appelle, elle a une jeune fille à l’hôpital qui vient d’accoucher. L’histoire est à la fois banale et terrible. Elle est venue accoucher, elle dit qu’elle veut juste accoucher et ne veut pas garder le bébé. Elle dit qu’elle a été violée, qu’elle est mariée, que le papa est à l’étranger, qu’elle ne veut pas garder le bébé fruit d’un viol… Elle n’est pas seule. C’est une histoire de mère. Sa mère est là. Elle la soutient, elle confirme que sa fille ne peut pas garder le bébé et elle affirme qu’elles deux ne veulent pas « se débarrasser » du bébé, « le faire dans de mauvaises conditions ». « Elles voudraient le confier à une famille qui s’en occupera. » La maman ne peut/veut pas le garder parce qu’elle est mariée, que le mari qui vit à l’étranger ne sait pas, personne ne sait dans la famille, l’honneur de la famille… le viol… » Existe-t-il vraiment une « bonne » raison de faire ça ? Cette maman pouvait-elle se justifier de manière « justifiable, solide, compréhensible, acceptable » ? Faut-il lui chercher des « justifications » ? Existe-t-il une explication valable, acceptable, raisonnable ?

Elle souhaite confier son enfant, on nous a contactés parce que notre dossier est « prêt » il est bon, il est « béton », nous avons le droit de poser notre candidature. C’est un « enfant trouvé », « tombé du ciel », une « occasion à saisir ». L’ADMINISTRATION. Pas d’accouchement sous X. Il n’existe aucune procédure de prise en charge pour une femme accouchée qui ne souhaite pas garder son enfant, qui souhaite le confier à l’adoption. Donc, les assistantes sociales assistent la mère dans les démarches pour reconnaître son enfant et ensuite le confier à une pouponnière. Cette mère-là, on tente pendant une semaine après l’accouchement de lui montrer ses options d’aide pour éviter de confier son enfant à l’adoption. Elle ne change pas d’avis. Elle accepte de déclarer l’enfant, de le confier aux assistantes sociales et de déclarer devant notaire qu’elle souhaite confier son enfant. « Abandonner » ? Non ! Confier. C’est comme cela que nous l’avons vécu. « Je ne le garde pas, mais je veux son bien, je cherche de bonnes personnes qui accepteraient de le garder. »

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Et nous ? Eh bien nous, on nous a appelés parce qu’un bébé était disponible. Les premières choses à faire ? Une folle équipée. La grand-mère, le bébé. Le bébé. On nous a appelé, mon mari et moi avons débarqué et l’assistante sociale qui suivait notre dossier, nous a « expliqué » la situation ;  et nous a remis un bébé d’une semaine dans les bras. Il n’avait que son petit vêtement sur lui, on lui a acheté une couverture. Et je l’ai pris dans mes bras.

Et j’ai dit : « si je le prends, je le garde ». L’assistante sociale a modéré : « pour l’instant, on vous le confie ». Comprenez : « ne vous emballez pas, c’est pas encore gagné ».

Il était tout petit, 2,5 kilos, il venait de téter, il avait les yeux fermés. Un bébé comme un autre, tranquillement endormi. La folle équipée, la grand-mère, le bébé, les deux parents candidats à l’adoption ; au commissariat, c’est une fin de non-recevoir ; non, ce n’est pas la procédure ; le tribunal des enfants, non plus. Au tribunal, il y a ce type. Qui c’était même ? Il insiste à pointer mon mari du doigt, à lui dire que c’est lui l’homme, c’est à lui de faire ceci ou cela ; il ne répond pas à mes questions, il ne me voit même pas, il ne me calcule pas, il parle à l’homme, celui qui est responsable qui peut prendre en charge. De toute façon, je suis un peu hébétée d’avoir dans les bras un bébé « tombé du ciel » ! Le gars est misogyne, en d’autres circonstances j’aurais pu m’insurger. Avec tout cela, la journée est finie. Les heures de travail en tous cas ; et rien n’a été fait en termes d’administration, de procédures légales. La question : On rentre à la maison avec le bébé ? Mais on n’a rien ; ne doit-il pas rester à l’hôpital en attendant ? Qui va pourvoir aux premiers soins ? La mère retourne chez elle ; l’hôpital ne peut pas ; la pouponnière n’a pas de place… Là encore, on ne va pas chercher trop d’excuses. Il vient avec nous, on va à la maison !

Nous avons ramené la grand-mère à l’hôpital, nous avons payé les frais de sortie de l’hôpital. Personne dans la famille ne sait pour la grossesse et l’accouchement, on ne peut pas expliquer ces frais. Ce n’était pas grand-chose, ce n’était pas un problème.

Papa aspirant, maman en devenir, dans la voiture, nous nous mettons d’accord sur le nom que nous voulons donner à ce petit étranger débarqué dans notre vie.

Quand nous arrivons à l’appartement. Pépé : « Mais qui c’est celui-là ? ». Moi : « C’est notre bébé, il vient de tomber du ciel ». Et là, branle-bas de combat, il faut s’équiper : les bibis, la layette, le lait…. Ça va durer des semaines et ça viendra de toutes parts, la famille, les amis… La famille… Tout le monde a été appelé pour « Evènement ». Des « oh » et des « ha », des questions, des conseils, des fais-ci-fais-ça, pas comme ça, plus haut, attention à sa tête… ; ça va durer longtemps ça aussi…

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Pixabay

Mais le soir, seuls à seuls avec celui qui n’est encore que « le bébé », une entité extérieure, étrangère, presque hostile quand il se met à pleurer si fort pour un si petit corps… seuls à seuls avec lui, nous prions, nous rendons grâce à Dieu et nous prenons des engagements. Moi qui suis si conformiste, si carrée, si soucieuse des procédures légales claires et nettes, je ne veux plus m’occuper de tout cela, je veux pouponner. Le gars du tribunal, le misogyne, il a dit « c’est le chef de famille qui…. ». Que le chef de famille fasse ce qu’il a à faire, je resterai à la maison pour faire connaissance avec le bébé.

Faire connaissance, ça a été long et pénible. Autant il avait dormi toute la première journée pendant les va-et-vient multiples, autant dès son arrivée à la maison il a commencé à pleurer et ne semblait jamais vouloir s’apaiser. Il pleurait beaucoup, très fort, avec les poings fermés et les yeux fermés ; j’ai vraiment eu le sentiment d’une grande colère en lui. J’ai essayé d’apprendre à le calmer, à le comprendre…

J’ai appris la patience, avec le temps ; beaucoup plus tard… Je ne me suis pas sentie légitime tout de suite. Je devais faire mes preuves.

Je n’avais pas été enceinte, je n’avais jamais eu d’autres enfants, je ne savais pas quoi faire… Tout le monde, tout mon entourage était persuadé que je ne savais pas ce qu’il fallait faire et qu’il fallait à tout prix m’aider. Alors que je ne voulais qu’une chose, qu’on me laisse seule avec lui ! Il en fut autrement ! C’était le bébé de la communauté, hyper présente, envahissante ! A me juger, à m’expliquer, à me montrer. Et puis un matin, le bébé avait quinze jours et moi j’avais la varicelle. Incroyable ! Je n’avais apparemment jamais eu la varicelle quand j’étais enfant. Je l’avais maintenant et je devais rester en quarantaine, loin du bébé parce qu’il ne pouvait pas être exposé à la maladie. Je me suis sentie abandonnée par mon mari. Il n’a pas voulu m’accompagner chez le médecin, il a préféré rester avec le bébé. Je l’ai senti, le ton était donné, le bébé passait maintenant avant tout, avant moi… OK, je vais seule chez le médecin qui confirme la varicelle. Je passe 2 semaines à me soigner. Deux semaines pendant lesquelles je vois ma belle-mère, ma belle-sœur, un peu ma mère aussi s’occuper de mon bébé parce que je dois éviter de le contaminer. Pourquoi j’ai eu la varicelle à ce moment précis ? Je ne crois pas au hasard. J’avais peut-être peur de le toucher, de m’engager, de m’en charger, je ne me sentais pas capable… On ne me croyait pas capable, de toutes manières. On s’est accaparé mon bébé. La varicelle est passée, je me suis battue, j’ai grappillé du terrain, un peu récupéré mes prérogatives, mes droits, un jour après l’autre, un jour oui, un jour non.

Avec le temps, les choses avançaient. Pendant que j’apprenais à être maman à la maison, mon mari devenait papa en s’occupant de « légaliser » « authentifier » « légitimer » tout le processus. La mère biologique a accepté d’aller avec lui à l’Etat-Civil pour établir un extrait de naissance pour le bébé, avec son nom à elle et le nom de l’enfant. Il l’a également accompagnée chez le notaire où elle a « officiellement » donné son accord pour que l’enfant soit adopté. Elle avait un délai légal de trois mois pour se rétracter ; elle n’a jamais changé d’avis tout du long.

Passé les trois mois, soulagée de ce qu’il n’y avait plus de recours légal pour me prendre ce bébé, je ne m’étais pas encore appropriée cette maternité. Au début, je ne me sentais vraiment pas légitime. J’avais ce sentiment de garder l’enfant d’une autre, comme si j’avais avec moi quelque chose qui ne m’appartenait pas.

Ce sentiment a duré très longtemps. Ce n’est que bien plus tard que j’aurai ce sentiment que le lien est tissé. Après plusieurs mois, après plusieurs événements, après avoir fait connaissance avec une petite personne qui a petit à petit baissé sa garde et oublié ses premiers jours difficiles, sa venue au monde chaotique…

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Source: Pinterest

Jusqu’à l’âge de trois mois, on l’appelait encore beaucoup « le bébé ». Petit à petit c’est devenu notre fils. Pendant trois mois ce n’était pas un enfant que nous avions à la maison, mais un évènement ! Un chamboulement énorme, illustré par l’appartement jonché de matériel pour bébé. Impossible de ranger l’appartement, il était là et il prenait de la place, sa place.

Ano

3 commentaires

    • « …Il était là, et il prenait de la place, sa place. »
      Merci pour ce témoignage de vie et merci d’avoir offert un foyer rempli d’amour à ce petit ange. Que Dieu vous bénisse et vous garde tous les 3; soyez heureux….

      Aimé par 2 personnes

  1. Je n’avais pas pensé ce aspect quand je me renseignais sur l’adoption. Merci pour le partage des émotions, je les ai partagés avec beaucoup de tendresse et des yeux embués. God bless et tout de bon.

    Aimé par 1 personne

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