Je ne veux pas d’enfant

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Chirobocea Nicu

Je ne veux pas d’enfant.

Ça semble « dur », venant d’une femme.

Ça a été dur pour moi aussi de l’accepter, surtout que j’ai longtemps rêvé d’avoir une dizaine d’enfants. Oui dix. Puis je suis passée à quatre, plus une adoption. Donc cinq. J’avais tout planifié : le nombre d’années qu’il m’aurait fallu, comment je me serais organisée… Il y sept ans encore je voulais tellement être mère que j’étais prête à « piéger » mon mec pour avoir un enfant. Il m’aurait certainement détestée, mais j’étais prête à l’assumer. Je me suis lancée, et c’est avec beaucoup de de tristesse que j’ai accueilli la seule et unique barre sur le test de grossesse quelques semaines après.

Je voulais être mère plus que tout au monde. Je ne voulais que ça, rien d’autre que ça.

J’étais à l’université et je me disais « Ce ne sera pas cause d’échec, si mes camarades ont pu le faire, j’y arriverai moi aussi ». Les sourires sur leur visage quand elles parlaient des prouesses de leur enfant (qui se limitaient parfois au simple fait de faire caca !) me rendaient jalouse, mais j’en redemandais toujours plus. Je voulais le vivre par procuration encore quelque temps, jusqu’au jour où les deux barres sur le test de grossesse me feraient moi aussi, avoir ce sourire béat.

Puis je suis tombée malade.

En fait non. Ce n’est pas vraiment une maladie. C’est, comme le médecin me l’a expliqué, mon corps qui, n’en pouvant plus d’attendre que je conçoive un enfant, a conçu le sien. J’avais un myome. Il n’était pas douloureux, je ne me suis pas rendue compte de sa présence jusqu’à la réalisation d’un examen vaginal parce que je n’avais plus de règles depuis un bout de temps. Il ne fallait pas qu’il reste longtemps dans mon corps, m’a dit le médecin. Il aurait pu créer des complications. La solution pour le faire disparaître était… de faire un enfant.

La possibilité d’être mère s’est réalisée. L’obligation d’avoir un enfant s’est imposée.

Je me suis assise dans la salle de réception de la clinique, l’air hagard. Un autre médecin m’a trouvée là et m’a invitée dans son bureau. Il m’a expliqué calmement ce qui se passait dans mon corps puis il m’a demandé si j’allais faire cet enfant. Je lui ai dit non. Il m’a demandé pourquoi. Mes envies ne comptaient plus, la réalité m’a giflée de plein fouet. J’allais encore à l’école, mon copain et moi nous étions séparés, je n’avais pas d’argent si ce n’était ce que je recevais de mes parents, à qui allais-je laisser cet enfant pour pouvoir être présente lors des cours ? Comment allais-je pouvoir faire un enfant dans ces conditions ?

Il a pris un format A4 (feuille blanche) et m’a demandé de lister tous mes besoins qui nécessitaient de l’argent. Les frais de scolarité. Ma chambre d’étudiante. Mes fournitures. Ma dépense mensuelle. Mes factures. Tout. Il a fait le calcul et la somme, qui paraissait énorme à mes yeux, n’a pas semblé l’effrayer.

« Je te fais un enfant et je prends tous tes besoins en charge. Ma femme et moi n’arrivons pas à faire d’enfant, alors je t’en fais un et je m’occupe de vous, je pourvoirai à tous vos besoins. Vous ne manquerez jamais de rien. »

Je voulais être mère ? J’étais servie.

J’avais techniquement tout ce qu’il fallait. Un père que je n’aurais pas eu besoin de piéger et une couverture financière qui aurait été de la plus grande utilité une fois que ma mère m’aurait coupé les vivres. Et elle n’allait pas hésiter une seule seconde à le faire, je le sais. J’avais absolument tout ce qu’il fallait. Sauf que je n’avais pas prévu le dégoût engendré par « la réalisation de ce vieux rêve ».

Il me fallait faire un enfant. Pour guérir. Un bébé médicament. Il me fallait faire un enfant dans des conditions que je n’avais pas prévues, qui allaient dans le sens contraire de tout ce que j’avais attendu, que j’avais envisagé, que j’avais rêvé. Il aurait eu un père que je ne connaissais pas, mais qui lui aurait assuré une vie décente. Un père qui avait une famille, et qui le verrait peut-être une fois par semaine, mais qui lui donnerait tout ce dont il aura besoin : il n’aurait jamais eu faim ou froid. L’amour et la chaleur du parent n’entraient pas en ligne de compte.  Le premier médecin, celui qui m’a annoncé la nouvelle me l’avait dit, ça devait se faire très vite. Les complications engendrées auraient pu entraîner la stérilité. Le second médecin était prêt à me « guérir ». Immédiatement.

J’ai pris ce soir-là la décision de risquer la stérilité.

Mettre un enfant au monde dans ces conditions aurait été la chose la plus égoïste au monde. Faire un enfant qu’on ne désire plus pour préserver sa santé. Je ne le désirai plus. Je n’en voulais plus car il ne s’agissait plus d’amour maternel, de faire d’un homme qu’on aime un père. Il s’agissait d’un processus purement médical. « Faire une vie » pour « arranger la sienne ».

Jamais. Une vie vaut bien plus que ça. Une vie ne mérite pas ça. Que lui aurais-je dit des conditions de sa venue au monde ? « J’ai rencontré ton père dans un hôpital et il a calculé ce que j’aurais pu lui coûter puis nous t’avons fait. Mécaniquement. » Que ce serait-il passé si sa femme avait entre-temps eu le bonheur de tomber enceinte ? Que serait-il advenu de cet arrangement ? Je n’étais pas prête à infliger ça à un enfant qui n’avait rien demandé, qui ne m’avais rien demandé.

Il n’y aurait pas d’enfant, tout simplement.

Je dois vous avouer que j’avais tout oublié de cette histoire jusqu’à ce que je l’écrive ce soir. Je sais ne pas vouloir d’enfant. Je sais en avoir voulu. Je sais avoir eu du mal à pouvoir enfin l’avouer au grand jour. La première fois que je l’ai fait c’était il y a deux ans. Je l’ai écrit dans un texte, puis je l’ai avoué à ma famille.

Le texte que je m’apprêtais à écrire ce soir était très différent de ce qu’il est au final. Mes raisons étaient différentes. Il s’agissait essentiellement d’égoïsme, d’une envie de liberté que je ne voulais compromettre d’aucune façon. Pourtant ça reste vrai. Sauf que ça a une origine.

Je ne veux pas faire d’enfant parce que j’ai été à un point de ma vie « obligée » de considérer la possibilité de faire un enfant avec un inconnu pour rester en bonne santé.

Je ne veux pas d’enfant parce que je ne veux pas rester piégée avec ce qui aurait été à un moment de ma vie, un boulet. Un enfant non désiré est perçu différemment d’un enfant désiré. La façon dont la maternité s’est imposée à moi est effrayante.

Selon ma conception de la maternité aujourd’hui, un enfant n’est rien d’autre qu’un poids qui empêche à la mère de vivre sa vie. J’ai besoin de me « composer un visage » chaque fois qu’une proche m’annonce qu’elle est enceinte. En vérité, la seule question que j’ai envie de lui poser est « Pourquoi tu t’infliges ça ? » Pire, s’il s’agit d’un enfant autre que le premier. « N’en as-tu pas assez ? » est la seule question qui me vient à l’esprit.

Je ne veux pas faire un enfant avec un homme qui ne verra pas une nécessité autre que celle de perpétuer son nom. Je ne veux pas faire un enfant que je n’aimerai pas. Je ne veux pas faire un enfant parce que la vie me l’impose. Alors j’ai pris la décision de ne pas en faire, tout simplement.

Ce myome existe-t-il toujours près de 10 ans après ? Je dois vous avouer que ça fait près de 10 ans que je ne me suis pas posée cette question. Effacer un épisode de sa vie de sa mémoire ça fait ça aussi. Cette santé qui semblait si précieuse à ce moment-là a perdu sa valeur une fois qu’elle a poussé à la chosification d’une vie humaine.

Serai-je mère un jour ? Il ne faut jamais dire jamais.

Pour le moment il y a plus urgent. Je dois me réapproprier mon premier contact avec la maternité et affronter ce dégoût, cette peur, cette haine de ce que ma condition m’a imposée. Je dois faire face à cette histoire oubliée et faire la différence entre ce qu’elle représentait à l’époque et ce qu’elle représente aujourd’hui.

C. Befoune


cropped-image-insta.jpgLe Blog « Les Maters » a une vocation de plateforme collaborative pensée pour les femmes sur des thématiques autour de la maternité. Chaque contribution retranscrit la vérité ou le vécu d’une personne en espérant que cela puisse aider ou mettre la lumière sur un sujet particulier.  Vous souhaitez contribuer à découvert ou dans l’anonymat ? Ecrivez nous sur : lesmaters@gmail.com 


 

 

2 commentaires

  1. Je n’aime pas la lecture mais j.’ai pris soin de lire ce texte pour le moins troublant. Je ne cesse de me mettre dans la peau de cette femme, de sentir les marmes couler de ses yeux tous rouges. Ma prière est que Die restaure son âme et lui donne un enfant. Car eul Dieu peut opérer une telle guérison.
    Bravo pour ce que vous faites, bon vent, du courage!

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  2. Quand je lis ton texte je comprends ta douleur..je comprends tes raisons..mais en tant que maman j’ai encore très mal pour toi..la maternité est l’une des plus belle chose que l’on peut vivre..ce n’est pas un chemin tout lisse ou tout se passe bien..non au contraire..je pense que si tu avais pris le risque de faire ce bb au moment ou tu en avais besoin pour préserver ta santé, cela ne t’aurais pas empêcher de l’aimer aussi fort qu’une maman peu aimer son enfant..tu aurais eu au contraire toutes les raison de la terre de le choyer car grace a lui tu préserve ta santé du coup double dose de bonheur et de joie..c’est une très lourde décision que tu as pris pour ta vie .. tu as été très courageuse..ne baisse pas les bras et fouille au fond de toi la force de dépasser cette peur qui te paralyse..

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