« Personne ne m’avait dit … »

Aussi loin que mes souvenirs remontent, le fait de porter un enfant a toujours été célébré par les femmes de mon pays le Cameroun et plus précisément par celles de la tribu “Bassa’a” dont je suis issue.

Dans ce contexte, devenir maman est une expérience que toutes les femmes ont hâte de vivre car la grossesse est vraiment présentée comme un conte de fées que toute les femmes devraient absolument expérimenter.

Je me souviens comme si c’était hier des paroles de femmes qui m’entouraient et qui me disaient combien je serai toute belle quand je serai enceinte, que j’aurais de beaux cheveux et que je serai choyée comme une princesse. Qu’on prendrait soin de moi et surtout que je n’aurai qu’à commander le plat que je voudrais manger et toutes les femmes autour de moi se disputeraient pour me l’apporter. Présenté ainsi, qui ne voudrait pas vivre cela ?

Il s’agit en effet d’une perception, qui se raconte aux femmes, génération après génération et qui survit encore aujourd’hui. Aussi, l’idée d’être enceinte un jour me séduisait énormément car j’avais hâte de vivre à mon tour mon conte de fées, devenir encore plus belle, avoir ces beaux cheveux dont tout le monde m’avait parlé et surtout d’être choyée. Malheureusement pour moi, ma maternité ne s’est pas du tout passée ainsi… 

Mon beau conte de fée n’a duré qu’une semaine après la confirmation de ma grossesse. 

Tout le long de mon premier trimestre, j’ai eu des nausées. Je ne supportais aucune odeur, et je vomissais toute la journée.  Ça en était au point où j’ai dû me faire hospitaliser car je n’avais plus de force et il fallait donc me nourrir par intraveineuse.

J’ai eu l’impression que nos mamans ne s’étaient focalisées que sur la grossesse, comme si au terme du neuvième mois tout s’arrêtait, et le ventre disparaissait.

Pour couronner le tout, j’étais loin, très loin de me trouver belle. Mais de quel beau teint parlaient-elles  ? Mon visage était devenu beaucoup plus foncé que le reste de mon corps, et mon nez, ce nez qui avait pris des proportions énormes sur ce petit visage fin, et qui me rappelait cette chanson de l’artiste camerounais Donny Elwood : « Regardez sous le chapeau, ce que vous voyez la ce ne sont pas des lunettes de soleil ! Ce sont mes narines !

J’ai eu des cheveux, la belle promesse ! Le hic c’est que j’en avais tellement qu’il m’en poussaient sur le cou, sur les joues, partout. Moi de nature peu velue, j’avais même une barbe naissante. J’avais des envies de déguster certains plats mais quand on vit loin de son pays, on n’a personne ou très peu de personne pour préparer tous les repas que nous souhaitons manger.

Ensuite vinrent la prise de poids, les douleurs au dos, la fatigue, les bouffées de chaleur et j’en passe. Je pense que le plus dur pour moi a été après l’arrivée du bébé. J’ai eu l’impression que nos mamans ne s’étaient focalisées que sur la grossesse, comme si au terme du neuvième mois tout s’arrêtait, et le ventre disparaissait.

Personne ne m’avait dit …

Personne ne m’avait dit que j’aurais des écoulements sanguins semblables aux règles pendant quelques jours juste après l’accouchement.

Personne ne m’avait dit que j’aurais d’autres contractions douloureuses pendant l’allaitement.

Personne ne m’avait dit que les débuts de l’allaitement feraient aussi mal.

Personne ne m’avait dit que  je ne dormirais pas ou très peu pendant quelques mois. Personne ne m’avait dit qu’un bébé pouvait pleurer autant sans qu’on ne sache ce qui ne va pas.

Personne ne m’avait dit que mon ventre serait tout flasque quand le bébé serait sorti. Personne ne m’avait dit… et je me suis sentie perdue…

IMG_4316

Je me suis rendue compte que la maternité, lorsqu’elle était abordée dans mon entourage, ne tenait pas compte de l’après accouchement et de l’angoisse qu’une nouvelle maman aurait pu ressentir.

Je me souviens de m’être retrouvée seule dans ma chambre, à la maternité avec mon enfant dans mes bras. Je réalisais qu’il était là, que c’était un être humain ; que j’avais la responsabilité d’un être humain ! Que ce n’était pas de la rigolade, que c’était sérieux. Il ne s’agit pas de beauté, il ne s’agit pas  d’apparence, c’est bien plus profond que ça, c’est la responsabilité d’une vie et de toute une vie. Qu’allais-je faire ce cet enfant ? J’étais vraiment paniquée.

Au final, je m’en suis bien sortie avec mes deux enfants. Au fond (et cela n’engage que moi), je crois que l’instinct maternel est inné. Une mère saura mieux que personne ce qu’il y a de mieux pour son enfant. Si on est accompagnée, c’est tant mieux, mais si on ne l’est pas, notre instinct finira toujours par nous guider à prendre la meilleure décision pour notre enfant, et peu à peu malgré quelques erreurs on devient maman, on apprend à mieux connaître nos enfants. La panique du début disparaît d’elle-même. Je crois que c’est bien là le message que nos mamans voulaient faire passer.

A tort ou à raison, elles n’ont voulu parler que du bon côté de la maternité, car elles savaient que tous les défis que j’ai cité plus haut ne deviennent que des souvenirs lointains quand nos bébés nous sourient pour la première fois.

Quand mon fils m’appelle maman. Quand il me fait ses premiers câlins et me dit maman je t’aime. Quand je prends mes enfants dans mes bras et que leurs petites mains tiennent les miennes. Que vaut la douleur de la grossesse et tous ses maux devant tant de joie ?

J’ai surtout compris que l’expérience qu’a vécue ma mère et de celles qui l’ont précédé était bien différente de la mienne qui vit si loin de mon pays. Si j’avais été au Cameroun, effectivement, j’aurais été choyée et gâtée tout le long de ma grossesse. Ma mère, mes sœurs et mes tantes auraient cédé à tous mes caprices et mes envies de grossesse. Mais le plus important, c’est que toutes ces femmes  auraient formé un bloc de soutien une fois que le bébé serait arrivé.

J’aurais pu dormir de longues heures afin de récupérer de la fatigue, pendant qu’elles se seraient occupées du nouveau-né. Je n’aurais eu qu’à me lever pour l’allaiter et me recoucher, afin que de reprendre les forces perdues pendant l’accouchement et durant les longs mois de grossesse. J’aurai eu droit aux massages, aux bains chauds. Je n’aurais pas eu à me soucier des tâches ménagères, elles auraient été là pour me soutenir.

En fait, nos mamans en sublimant la grossesse et la maternité, en évitant de nous dire tous les défis que cette expérience représente voulaient que nous nous concentrions uniquement sur ce miracle qui grandissait en nous.

Que seule cette vie compte, c’est le plus beau cadeau, le reste est accessoire. C’était leur façon de nous dire, ne t’inquiète pas pour le reste, parce que nous sommes là, on te soutient et nous allons t’accompagner tout le long du chemin.

IMG_4311

Et je me dis, notre culture a été si  bien pensée malheureusement, je pense que cette tradition n’a pas tenue en compte celles qui vivent loin de leur famille, dans un autre pays par exemple. Ma maternité, je ne l’ai pas vécue avec autant de joie. J’ai eu l’impression de n’avoir pas été préparée ; j’ai eu l’impression que ma maman, mes tantes m’avaient mentis parce que la grossesse n’était pas si rose. Je me suis surtout sentie seule. Pendant le premier trimestre où l’on a toutes les envies et les questions de la terre et aussi durant tout le reste de ma grossesse.

Quand on se sait seule, quand on ne peut compter que sur soi-même, on développe des mécanismes qui font en sorte qu’on n’ait plus besoin de personne, pour ne pas penser ou souffrir de l’absence.

On devient indépendante, on se prépare à faire ce chemin toute seule et on s’habitue à ne compter sur personne. Du coup, quand ma mère m’a rejointe juste avant l’accouchement, elle a été peinée de voir que je n’avais pas besoin d’elle. Le choc était énorme. Elle qui venait pour m’aider, prendre les commandes afin que je puisse me reposer s’est rendue compte que je voulais tout faire, tellement j’y étais habituée. Et aussi, je me disais vaudrait mieux que je m’habitue à tout faire toute seule parce que ma maman repartira. Je me retrouverai à nouveau seule, loin de ma famille, loin de ma culture, loin de ma « team » de « maters » pour me soutenir…

Avec du recul, je valorise et respecte encore plus ma culture, donc je comprends  encore plus le sens aujourd’hui que je suis passée par là.

IMG_4348

Je crois tout de même qu’elle a été pensée pour la société, l’environnement et le contexte auxquels elle s’associe. Pour ma part, s’il est certain que je transmettrai la profondeur du message et les valeurs de nos mamans à ma fille, je mettrais tout de même un peu plus de réalisme dans les discussions sur la maternité que j’aurais avec elle, car, sait-on jamais, je pourrai ne pas être près d’elle pendant les premiers mois de sa grossesse et il faudra qu’elle sache à quoi s’attendre. 

Rachel-Diane Cusiac-Barr


Rachel Cusiac BarrRachel-Diane Cusiac-Barr est une camerounaise, mère de 2 enfants, vivant à Dakar au Sénégal avec sa petite famille. Styliste, elle est la créatrice de la marque Niango depuis 2014. La marque se définit autour des femmes, et tire son inspiration de leurs parcours, de la manière dont elles s’expriment et de leur évolution au fil du temps.

Site Internet | Facebook | Instagram


 

Un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s